Cote Cour 1999 m

Le monde à l’envers

Agnès Limbos

(éditorial)

Côté cour, scènes jeune public, programme de saison

1999

Frayons-nous un chemin à travers ce brouillard mental confusément perturbé et perturbant dans lequel nous sommes obligés de naviguer quotidiennement et risquons-nous à mettre le nez dehors, le petit bout de nez, pas le pied, il suivra automatiquement le pied, le nez, le pied de nez… 

Il est vrai que les dangers extérieurs sont multiples et sont comme autant de raisons de ne pas aller voir ailleurs quelle couleur a le soleil, quels nuages traversent les cieux lointains et encore moins de comprendre pourquoi certains pensent bleus et d’autres jaunes. 

Et sortir c’est fatigant, surtout l’hiver, et puis à quoi ça sert, finalement !

Mais le grand danger ne serait-il pas, outre le mépris et l’intolérance, la Bêtise? Ah, l’odeur de la bêtise, un fumet qui nous guide depuis que nous sommes tout petits et qui nous apprend la conformité, tant et si bien que notre cerveau devient habitué à être pris en charge et à réfléchir de moins en moins. Au moindre écart, la culpabilité arrive au galop pour nous “reranger”.

Malheur aux récalcitrants !

Mais même chez soi, rien n’est sûr, nous ne sommes plus à l’abri d’une bavure, un lâcher de bombes à grande vitesse et boum, en fumée mon petit paradis, alors tant qu’à faire, aliénons, aliénons, aliénons…

Reprenons notre souffle avant que l’art ne soit jeté aux poubelles avec les carcasses des vaches folles, les pneus usagés, les ruines de notre architecture, les poulets à la dioxine ou autres détritus nucléaires.
Avant que l’art ne devienne machine productrice d’enfants aliénés et que ne continue la lente destruction de l’intelligence.

Reprenons notre souffle avant que notre souci naïf d’un monde meilleur ne soit jeté en pâture au grand marché de l’économie.
Frayons-nous un chemin d’amour et de colère. 

Je propose comme solution finale d’utiliser notre corps comme un ressort.
A force de recevoir les coups de la conformité sur la tête, on s’enfonce un peu plus chaque jour dans la terre.
Il y a deux situations, l’étouffement et l’enterrement gratuit, ou attendre que nos pieds touchent la source de notre créativité et hop ! notre corps, tel un ressort d’artifice, s’élance et fait jaillir des semences savamment mélangées de joie, de théâtres miniatures, de paillettes, de public ravi et de feux qui s’en vont enfanter le monde dans un chaos flamboyant. Et ce faisant, faisons des jeux de jambes acrobatiques et râleurs et twistons légèrement la tête pour que notre vision du monde chavire. 

Laissons entendre notre râle avant de rendre le dernier soupir. 

Comédienne

Compagnie Gare Centrale – Belgique